Mieux vivre la mort

Publié le par Désherbant

Vivre le mois d’août à Paris c’est une expérience indescriptible.

La capitale rien que pour soi.

Les casse-pieds partis, les embouteillages dissipés, les contractuelles en mode « parasol on » et les belles touristes en goguette …

Le bonheur vous dis-je.

Malheureusement il y a toujours quelqu’un qui vient vous ruiner vos meilleurs plans  d’inaction et d’oisiveté.

Le we dernier ce fut le tour d’Hervé.

Vieux camarade de fac, il partage avec moi son entêtement farouche pour la vie de célibataire endurci. Cependant ce qui paraît bon pour lui, étrangement il le supporte mal chez les autres.

Animé ainsi par les meilleures intentions du monde et profitant de la fin des travaux dans sa maison de campagne du coté d’Etretat, il venait d’avoir l’excellente initiative d’inviter chez lui la poignée des rescapés du grand exode aoûtien. 
Qu'importe si ses amis étaient désireux peut-être de se la couler tranquille à Paris loin de la foule des vacanciers, des autoroutes saturées, des plages bondées et des campagnes verdoyantes à te déprimer un cheptel entier de bovins.
Il fallait, pour leur - notre - bien,  créer de l'animation.

Que voulez vous, il y a de la "Mireille  Dumas" chez notre Hervé. Voir de l’irresponsabilité.
Mais après tout c’est un ami et revoir les quelque sporadiques et valeureux copains ayant fait sermon de ne pas vivre en couple, ça ne se refuse pas.

D'autant plus qu'en plein mois d’août dans un Paris désert, les occasions pour faire la fête son rares.

Va donc pour la campagne d’Hervé.
Arrivé chez ce dernier en milieu de l’après midi,  j'ai reconnu immédiatement les voitures de mes vieux copains et copines.

Tous, ou presque, travaillant dans l’événementiel, la presse, la communication, ou le juridique,  ces connaissances affichaient assez ostensiblement les indicaterus de leur belle réussite.

Dans la vaste cour de la maison retapée d’Hervé, on pouvait se croire au dernier salon – rutilant – de l’auto.

Entre une Bugatti, une Audi sport, une Lamborghini et autre Porche ou Bentley, j’ai pu garer ma vieille R5 toute pourrie et toussotante.

Un verre à la main et en tenue décontractée, Hervé vint à ma rencontre. Sincèrement heureux de voir un récalcitrant de la campagne tel que moi sur le perron de sa maison campagnarde du bord de mer, il me gratifia d’une franche et virile accolade.

Je venais à peine de débarquer et me voilà déjà en train de siroter un Porto pink + cranberry + vodka mandarine.

Ca promettait.

Ca déambulait dans toute la maison, les bises claquaient entre la terrasse, le salon très « hype »  et le parc paysager.

Après deux verres et mille banalités,  Hervé insista vraiment pour me présenter Claudia, une ravissante brune d'approximativement  35 ans.
J’ai pu ainsi apprendre que Claudia était,  médecin gériatre dans un grand hôpital parisien vraiment à quelque pas de chez moi. Tiens, tiens...
Une coïncidence ?
Sacré Hervé.
Un détail pourtant m’intriguait … mais pourquoi donc il tenait tant me présenter cette pourtant très jolie brune en insistant longuement sur le fait qu’elle était médecin gériatre …

A la quarantaine bien tassée cela signifiait-il, qu’il fallait enfin méditer sur la temporalité de l’existence ?

Quel message subliminal se cachait-il derrière les attentions de l’un de mes meilleurs amis ?
Les premiers mots de l’Ecclésiaste : Vanitas vanitatum, resonnaient encore dans ma tête alors qu’avec Claudia,  nous nous trouvâmes à nous promener dans le vaste parc. Histoire de faire un peu mieux connaissance, nous avait soufflé Hervé et de mieux apprécier aussi les aménagements végétaux de son jardin.

Le soir avançait lestement en laissant, dans l’air humide du crépuscule, l’arome iodé et puissant de la mer toute proche.
La conversation avec cette jeune femme médecin à la beauté ravageuse était exquise. Il y avait chez Claudia une sensibilité et un esprit d'une justesse inouïe.
Son style et ses propos étaient sobres et mesurés.

Elle cadençait régulièrement sa conversation colorée  d’anecdotes bien amusants par des sourires feutrés.
Je pouvais sentir sa respiration lorsqu’elle écoutait à son tour mes bavardages anodins.

Elle se déplaçait dans ce parc, dans cet écrin à la végétation luxuriantes et ordonnée,  d’une manière aérienne et feutrée.

Sa voix était grave, magnétique. Une voix  qui m’embarquait immédiatement dans ses phrases.

Il y avait en elle comme une grâce. Une gravité.
Un mystère  aussi.

Mais il fallait rentrer car il commençait à faire frais. Il fallait en autre décharger mon bagage du coffre de ma voiture, le monter ensuite dans la chambre qu’Hervé m’avait réservé chez lui.

Prendre une douche et me préparer pour le dîner.

Je proposais ma veste en lin à Claudia dont j’avais pu noter les fréquents frissons qui parcourraient ses épaules et son dos.

Sur le perron de la maison nous échangeâmes une embrassade sur nos joues. Rendez-vous  était ainsi pris pour le dîner.

Dans le salon Benoît s’était mis au piano. Une lumière ou plutôt pénombre ambrée s'échappait des abats-jour et des bougies un peu partout allumées dans la maison.
Il y avait des éclats de rire et dans la maison il y régnait une ambiance feutrée très lounge ou piano bar. C'était l'été. Tout était si calme, si paisible.

Durant la petite heure précédant le dîner avec Hervé et les autres copains, nous nous retrouvâmes tous dans le vaste salon à siroter un cocktail apéritif.
Claudia d'un coté et moi dans un autre, on était happés par les conversations avec nos amis.

Prenant place à  table, le hasard nous fit prendre place, éloignés l'un de l'autre.

Tout au long de ce dîner un peu poussif,  les garçons ne faisaient que parler de bagnoles ou business.
Les filles sembraient improviser autour des thématiques tournant autour des dernières tendences des régimes minceur sans peine.

De temps à autre, je passais le sel...

Hervé en exquis amphitryon désira un peu plus tard, entre la poire et le fromage, lancer - adroitement ? - la conversation en interpellant Claudia au sujet de son activité au service gériatrie.
« Oui Claudia, dis-nous au fait : en tant que médecin des vioques, en quoi consiste-t-il  exactement ton boulot au juste ? ».

De son plus désarmant sourire, Claudia partagea alors avec nous sa parole de soignante.
Elle nous parla, sans nulle gravité,  de sa manière de côtoyer la mort d’un patient, attendue ou non.

Des morts nombreuses pour les uns, plus rares pour les autres.

De sa manière, de sa façon d’appréhender cette situation où la vie s’en va, devant soi. Où l’on passe des soins aux patients aux soins mortuaires. De ces instants qui génèrent une myriade de sentiments si profonds, si divers, si humains. La culpabilité, le chagrin, la peine, la détermination, les regrets, la fatalité, la souffrance, la peur …

Claudia nous dit aussi comment la scène de la vie ne s’arrête pas au dernier souffle d’une personne âgée.

De comment encore faut-il annoncer sa mort aux proches.

De comment dans son service on prépare, le cas échéant, le corps du patient décédé.

De quelle manière elle adressait toujours le message aux personnes présentes en privilégiant celle qui semble la plus proche de la personne défunte. C’est celle-là qu’elle regardait toujours.

De comment elle articulait lentement  ses mots pour pouvoir être entendue par tous ceux qui le veulent. De quelle manière elle ressentait le désespoir des autres. Des ses mille manières dont ce même désespoir se manifeste. Le plus souvent dans la colère, voir le reproche au défunt qui abandonne.

Plus rarement dans une froideur prématurée s’inquiétant de l’organisation des obsèques ou autres tâches matérielles.  Du désespoir. D'un désespoir dont nous autres, autour de cette table, on ignorait tout.

De comment, dans le quotidien de son travail,  elle médicalisait la mort des autres.
De son approche de la mort dans une société où les rituels qui permettaient aux communautés d’affronter le mystère de la mort se sont affaiblis.

Claudia s'efforçait de nous expliquer que cela ne facilite pas pour nous aujourd'hui, l’acceptation du décès de l’être cher.

Elle était ainsi révoltée de constater qu’au contraire les gens attendent aujourd’hui une mort sans douleur et sans souffrance, car notre société semble avoir expulsé la mort.

Elle explicait calmement que hôpital était de nos jours devenu le dernier repaire où la mort encore avait le droit d’être nommée, côtoyée, mentionnée et parfois même, invoquée.

Elle nous disait que le patient en fin de vie se trouve  loin de la dimension communautaire porteuse des rites d’accompagnement, des rites de deuil pour ses proches.

Que la mort était ainsi considérée comme un échec par la médecine, la négation de la mort avait ainsi des conséquences directes sur les soignants hospitaliers.

Des soignants qui sont les premières victimes du déni de la mort par une société qui préfère se rêver éternellement jeune, donc immortelle….

Depuis les fenêtres ouvertes au loin on pouvait entendre l’entêtant aboiement d’un chien. Un lourd silence s'était installé autour de nous.

Le temps paraissait comme suspendu.

Quelque part, autour de nous, la mort semblait roder. Invitée au banquet de Don Juan telle la statue du Commandeur, elle semblait nous implorer de nous repentir : « Pentiti » !
De nous secouer, d'éveiller enfin notre conscience et d'y bannir toute vacuité.

D’une voix calme et suave, Claudia nous avait parlé de son quotidien.

De sa manière de côtoyer la mort et aussi de l’apprivoiser.

Sa chevelure brune qui faisait onduler son visage si beaux et son sourire si envoutant, apostrophaient mon âme. 
Ses propos faisaient vaciller toutes nos certitudes.

Elle avait beau nous parler ainsi de la mort. C'était la vie qui triomphait car il y avait tellement d’amour en elle. Tellement d'espoir.

Il ne pouvait avoir que les sots pour éprouver, dans cette paisible nuit d’été à Etretat et dans le confort cossu de nos vies si riches en  privilèges, de l’épouvante.

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Mu 24/09/2009 08:55


Yop l'ami, ben vouais, on meurt de ce que l'on est vivant ... au final, c'est comme ça, l'essentiel est de ne pas gâcher le temps qui nous est imparti ... alors, autre débat, c'est quoi gâcher sa
vie ? Là encore, on a tous des réponses différentes !

A très bientôt


Désherbant 24/09/2009 15:47



Trépasser ?  Ce n'est pas forcement ça qui est bien grave ou préoccupant.
Le plus terrible c'est de ... vieillir ...
Beau gâchis, n'est ce pas ?
;-)
:0010:



Myla 18/08/2009 16:40

Merci beaucoup. :)J'aime beaucoup le style d'écriture, et l'histoire est frissonnante. D'après ce qu'on m'a dit sur le travail en gériatrie, ce qui est étonnant aussi est de voir le comportement enfantin des patients, qui reprend le dessus. Comme si, plus leur fin approche, plus ils reviennent au point de départ.

Désherbant 20/08/2009 09:09


Las, Myla : il n'y a guère que les personnes âgées qui trépassent.
Mieux vivre la mort, c'est s'efforcer de combattre les fois où nous nous sentons, parfois, si peu ... vivants.
J'ai bien aimé lorque tu dis : "le point de départ" ... car dans ce mot il il y a certes "commencement" mais aussi : "partir" ...
Biz
:0010:


Artemis 18/08/2009 13:17

ça doit être une expérience incroyable cette rencontre... j'aime bien ta façon de raconter ce moment... on est plongé ;):0010: 

Désherbant 20/08/2009 09:04



... Juste une rencontre qui renvoie à ... des expériences ...
Car la mort semble avoir 1000 façons # de côtoyer la vie ...


Biz à toi et encore merci


:0010: